De nos jours les entreprises veulent des « Talents ». On ne veut plus des employés, des collaborateurs, du personnel, on veut des « TALENTS ». Ces talents on ne les veut pas seulement pour des postes de R&D ou de créativité, on les veut partout!

Vous voulez un exemple ?

Pour un poste de réceptionniste d’une PME genevoise :

« En tant que talent de notre entreprise vous effectuerez les tâches essentielles suivantes : 

  • Orienter les appels téléphoniques vers les bons talents.
  • Accueillir les visiteurs, les faire patienter et informer les talents concernés de leurs présences…
  • … De langue maternelle française (base d’allemand et/ou d’anglais, un plus)… »

Nous avons donc affaire à une entreprise composée à 100% de talents ! Mais posons nous la question de la définition du « Talent ». Celle qui revient fréquemment est : « Personne possédant un ensemble rare de compétences rares ».

Pour en revenir à notre réceptionniste, et au cahier des charges de l’offre d’emploi, peut-on identifier des compétences rares en son sein ? Et, si oui, le « Pack » de compétences est-il rare ? L’être humain à la fâcheuse manie de s’approprier un mot et de le mettre à toute les sauces… C’est dommageable, non seulement pour les vrais « Talents », mais pour l’ensemble des collaborateurs d’une entreprise. Les vrais talents sont blessés dans leur ego, qui est la plupart du temps le moteur de l’excellence de leurs compétences rares, les autres employés sont déçus voyant que, dans la réalité des faits, la considération qui leur est portée n’est pas forcément différente de celle de leurs expériences professionnelles précédentes.

A la lecture des offres d’emploi, nous constatons une forte hausse des exigences au niveau des formations. Les raisons en sont probablement multiples… Si on veut des talents, il faut bien qu’ils soient diplômés. Le cumul des formations mènent parfois à des annonces qui visent inconsciemment ces derniers :

Une PME d’une centaine de collaborateurs dans le domaine des machines-outils demandaitpour un poste de Responsable Ressources Humaines subordonné au CFO : « Au minimum un Master en Science Sociale et un MBA complété d’un Brevet Fédéral en Ressources Humaines, toute autre formation technique (EPFL /EPFZ) un plus.» .

Zut alors! Faire toutes ces études pour se retrouver à un poste de troisième ligne… Ah, mais probablement qu’ils recherchent un jeune de 25 ans à former et à promouvoir au fil des années… Vous savez, celui qui a passé son Bac à 16 ans et qui a mené plusieurs Master de front, tout en suivant des cours du soir pour sa formation continue…

De telles offres d’emplois permettent, du moment que tous les diplômes ne sont pas reflétés dans le CV du candidat, de répondre à l’appliquant, quelque soit la raison de fond du rejet du dossier :

« Votre candidature au poste de Responsable Administration et Salaires a bien été reçue. Nous regrettons de vous informer que votre dossier n’a pas été retenu car, selon vos propres indications, il ne correspond pas à la qualification suivante : Brevet fédéral en assurances sociales. Les qualifications requises énoncées dans le descriptif du profil sont déterminantes pour ce travail. »

Si l’entreprise à réellement les besoins de la majorité de ces qualifications, alors les exigences de l’annonce sont légitimes et la réponse est honnête. Par contre, si le cumul des formations, rendant une candidature appropriée improbable, est rédigé afin d’éliminer des candidatures sans risquer des accusations de sexisme, racisme, homophobie, gérontophobie, etc… On tombe alors dans une démarche, à l’éthique douteuse, qui permet de ne retenir que les dossiers qui satisfont aux « démons » subjectifs du chef de ligne, voir de la Direction.

Enfin, un dernier point concerne une utilisation abusive des offres d’emploi en ligne (lorsqu’il faut payer pour une publication dans la presse écrite, le budget ne le permet que rarement) et celle dont le but est de créer un réservoir de talents. Ces réservoirs, qui sont depuis longtemps demandés par les Directions d’entreprise, ou mis en place comme procédure standard par les DRH, permettent d’avoir en permanence sous la main des candidats prêts à remplacer tout départ. Les réservoirs faisant partie du cahier des charges du recruteur, il en découle une évaluation annuelle des objectifs et un impact sur sa rémunération. Pour parvenir à ses fins, l’effet rémunérateur mettant très souvent à mal l’éthique, le recruteur va publier des annonces d’offre d’emploi fictives qui, bien entendu, ne mentionnent pas l’objectif final…

Votre profil correspond à une annonce (formations, expérience, langues…). Vous décidez donc d’y répondre : lettre de motivation, CV, certificats, diplômes… La totale ! Allez, pour la cinquième fois de la journée (eh oui! Vous êtes de nouveau tombé sur un ATS) on vous demande encore un petit effort : on vous demande de retaper, ou éventuellement copier coller, presque toutes les informations de votre CV dans les pages du site (en plus d’avoir uploadé les documents précités)… Ouf ! … C’est fait !

Quelques jours / semaines plus tard vous recevez un e-mail :

« Bonjour,

Nous vous remercions pour votre candidature au poste ci-dessus.

Nous avons soigneusement examiné votre parcours et votre expérience et nous vous informons que votre candidature ne sera pas retenue pour cette fois, notre choix s’étant porté sur un autre candidat.

Nous vous encourageons toutefois à visiter régulièrement notre site d’opportunités de carrière pour d’autres postes correspondant à votre profil.

Nous vous remercions encore de l’intérêt que vous portez à notre organisation…« 

Vous êtes déçu, mais bon joueur… Vous continuez vos recherches et tombez à nouveau sur la même annonce, puis au fil du temps, encore et encore. Vous pensez qu’ils ont oublié de l’enlever… Mais, à y regarder de plus près vous constatez qu’elle a été réactivée. Et cela continue durant des mois.

Le pire, et le plus ridicule, c’est que vous recevez des e-mails de cette même maison de recrutement vous disant : « Notre priorité est la recherche constante de talents et nous vous remercions d’avoir créé votre profil. De nouveaux postes correspondent à vos critères… » et, comme c’est étrange, c’est le même poste que celui auquel vous aviez postulé !

Et voilà, vous avez passé plusieurs heures à peaufiner votre dossier, à vous renseigner sur l’entreprise, à retaper votre CV dans leur ATS, à subir le contrecoup d’un « Non » de plus… Tout cela pour grossir la base de donnée d’un recruteur en charge de constituer un « Réservoir de talents » et qui n’avait aucun poste réellement ouvert. La deuxième relance avait probablement comme seul but de voir si vous étiez encore libre et éventuellement faire un reset du délai de conservation de vos données.

Une fois de plus l’utilisation abusive d’un mot, provenant souvent d’une publication à succès bien ciblée, mènent à des dérives mettant à mal l’éthique, le respect du demandeur d’emploi et, finalement, le mot lui-même (le rendant monotone et standard)… Jusqu’à l’apparition de son successeur… Oh! Excusez-moi! Le « recruteur » n’existe plus que dans les dictionnaires… De nos jours ces sont des Conseillers RH, Consultants RH ou des Talents Manager!

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